L’Homme outillé travaille-t-il « moins » ?
Avec l’IA, il travaille surtout ailleurs.
On confond souvent l’activité avec le geste. On confond le faire avec le fabriquer. On confond la charge musculaire avec l’intensité cognitive.
À mesure qu’il s’outille, l’Homme réduit sans aucun doute son engagement somatique direct. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il « fait moins ». Cela signifie que son activité se déplace dans la chaîne opératoire. Avec l’IA, ce déplacement prend une forme inédite. Le geste recule. La responsabilité décisionnelle avance. Et cela de manière spectaculaire.

Aramis
Dans Aramis ou l’amour des techniques (1992), Bruno Latour analyse le projet Aramis, un système de transport public innovant développé en France entre 1969 et 1987.


Aramis était un projet de transport guidé automatique conçu pour la région parisienne. Son innovation principale résidait dans le concept de « voitures intelligentes » : de petites cabines automatisées pouvant circuler à la fois en convois sur des trajets communs et se séparer pour permettre des trajets individualisés sans correspondance. Le système combinait ainsi les avantages du transport collectif (infrastructure partagée) et du transport individuel (trajet personnalisé de porte à porte).
Latour utilise l’échec de ce projet pour développer une réflexion plus large sur l’innovation technologique, montrant comment un objet technique n’existe pas seulement par ses caractéristiques techniques mais à travers le réseau d’acteurs (ingénieurs, politiques, usagers, financeurs) qui le portent ou l’abandonnent. L’ouvrage mêle enquête sociologique, récit quasi-policier et méditation philosophique sur nos rapports aux techniques.

C’est un cas d’étude devenu classique en sociologie des sciences et des techniques pour comprendre comment et pourquoi certaines innovations échouent malgré leur sophistication technologique.

Quand « la Thatcher des Pays de la Loire » applique la recette de l’irresponsabilité… et cartonne en marketing politique !
Si vous pensiez que Margaret Thatcher s’était réincarnée dans un autre espace-temps, détrompez-vous : certains médias et figures politiques ont récemment qualifié Christelle Morançais, présidente du Conseil régional des Pays de la Loire, de nouvelle « Thatcher » locale. Étonnant ? Pas tant que ça, quand on voit l’ébullition médiatique autour de son style, pour le moins tranché. Et quand on parle d’« irresponsabilité politique » en mode turbo, il faut avouer que la comparaison avec la Dame de fer a de quoi susciter la curiosité.
1. Irresponsabilité politique, le meilleur des produits d’appel ?
L’irresponsabilité politique – ou du moins ce qu’on appelle ainsi quand on veut épicer un peu la conversation – peut s’avérer être un excellent levier de notoriété. Onle sait depuis Max Weber (Le Savant et le Politique, 1919) : la légitimité d’un leader repose sur sa capacité à assumer les conséquences de ses actes. Mais certains responsables, sans renier complètement leurs obligations, choisissent la « petite phrase » ou la posture clivante pour mieux marquer les esprits. Résultat ? Ils deviennent incontournables dans la presse, sur les réseaux, et parfois même dans l’esprit d’électeurs en quête de « nouveauté ».
Qui a dit que la responsabilité était tendance ?
Pour faire parler de soi, rien ne vaut un bon coup d’éclat. Dans le jeu politique moderne, Pierre Bourdieu (Sur la télévision, 1996) nous avait prévenu : la visibilité médiatique est un capital symbolique essentiel. Alors, quitte à se faire accuser d’être trop « autoritaire », on peut en profiter pour alimenter son image de leader – certains diraient même de « chef de guerre » local. Et quand en plus la presse vous baptise la « Thatcher des Pays de la Loire », c’est le jackpot de la com’ !
2. Christelle Morançais, Thatcher 2.0 ?
Un style (de fer) qui fait jaser
Dernièrement, plusieurs articles ont souligné la fermeté de Christelle Morançais dans ses prises de position. Que ce soit sur des décisions budgétaires jugées « musclées » par l’opposition ou sur son ton parfois cash envers les élus qui ne partagent pas sa vision, elle a su marquer le paysage local. Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif, 1995) nous rappelle ( et ce n’est pas un luxe) que les élus sont censés agir au nom de l’intérêt général, mais souvent, c’est la lutte pour la reconnaissance médiatique qui prime. Dans le cas de Morançais, cette recherche de reconnaissance semble passer par l’affirmation d’un leadership fort, parfois comparé au style intransigeant de Margaret Thatcher.
Pourquoi la « Dame de fer » et pas la « Dame de cœur » ?
« Thatcher » sonne tout de même plus redoutable que « Dame de cœur ». Or, en politique, avoir l’image de l’autorité peut payer, surtout si on sait manier la communication. À l’échelle régionale, se forger une réputation de « dirigeante à poigne » peut être un atout pour asseoir une légitimité. Et tant pis (ou tant mieux) si l’opposition agite les drapeaux rouges de l’irresponsabilité. Comme dirait l’adage : « On parle de moi, donc j’existe. »
3. Les recettes du succès (et du risque)
Se forger une image qui divise pour mieux régner
Le politologue Michel Offerlé (Les partis politiques, 2010) souligne combien la compétition interne et externe fait partie intégrante du jeu partisan. En jouant la carte de la polarisation, Christelle Morançais capte davantage l’attention. Résultat : les uns l’encensent pour sa « poigne », les autres la critiquent pour son « manque de dialogue ». Dans les deux cas, elle occupe le devant de la scène.
Surfer sur la polémique
Une déclaration-clé, quelques coups d’éclat dans la presse, et voilà les réseaux sociaux en ébullition. La suite ? Des articles, des éditos, des plateaux TV, et même la mention « Thatcher des Pays de la Loire ». Dans le grand marché de la visibilité, c’est ce qu’on appelle un ROI (Retour sur Investissement) plutôt intéressant. Mais attention : à trop en abuser, on peut finir par lasser l’opinion et user ses soutiens. La comparaison avec Thatcher, à la fois icône et repoussoir, n’est pas neutre : elle peut autant galvaniser un certain électorat que braquer ceux qui voient encore en la Dame de fer la figure d’un libéralisme implacable.
Entre gestion et show politique : la quadrature du cercle
Si Christelle Morançais doit porter la casquette de « la Thatcher des Pays de la Loire », elle doit aussi gérer concrètement les sujets régionaux : transports, budget, emploi, lycées… Un exercice délicat. Car plus on se forge une image radicale, plus on attend de vous un bilan « hors norme ». Or, comme le rappelle Pierre Rosanvallon (La légitimité démocratique, 2008), l’efficacité politique se mesure aussi à la capacité à rendre des comptes et à répondre aux attentes des citoyens. À ce titre, l’étiquette de « Thatcher » peut devenir un boulet si les résultats ne suivent pas.
En guise de conclusion (provisoire) : de la « Dame de fer »… à la « Dame de com’ » ?
Au fond, on ne sait pas si Christelle Morançais a adopté la posture d’irresponsabilité (ou de fermeté) par pur calcul ou par conviction profonde. Ce qu’on constate, c’est que la mécanique du buzz et des surnoms-chocs tourne à plein régime. Cette logique, Bernard Manin l’avait déjà entrevue : la démocratie représentative moderne est aussi un grand théâtre où l’image personnelle compte presque autant que le programme.
Alors, « irresponsable » ? « Dame de fer » ? « Thatcher des Pays de la Loire » ? La vérité se situera peut-être entre ces étiquettes, quelque part entre la gestion régionale concrète et le grand spectacle médiatique. En attendant, pour nous, spectateurs, le show continue : popcorn en main, on observe ce mélange de provocation et de fermeté, en se demandant si l’on assiste à la naissance d’une icône politique conservatrice… ou à un énième feu de paille. Tout cela serait très distrayant… S’il n’y avait en jeu des individus, des structures, une culture….et un territoire.
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Références citées :
Max Weber, Le Savant et le Politique (1919)
Pierre Bourdieu, Sur la télévision (1996)
Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif (1995)
Michel Offerlé, Les partis politiques (2010)
Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique (2008)
( Toute ressemblance avec des personnages réels n’est évidemment pas fortuite, et toute ironie est complètement assumée.)
Loi de finances spéciale : un coup dur pour les communes ?
En décembre 2024, une loi de finances spéciale a été adoptée, entraînant des conséquences importantes pour les communes. Cette situation découle de l’absence d’une loi de finances classique pour 2025, posant des questions sur les financements locaux et les ressources dont disposeront les collectivités. Quelles sont les implications concrètes de cette loi spéciale et de l’absence d’une loi de finances pour 2025 ? Cet article fait le point sur les enjeux pour les communes.
Des financements supprimés ou incertains
L’un des premiers effets notables est la disparition de certaines augmentations de dotations prévues initialement pour 2025. Ainsi, les majorations de la Dotation de Solidarité Rurale (DSR) et de la Dotation de Solidarité Urbaine (DSU), respectivement de 150 et 140 millions d’euros, ne seront pas mises en œuvre. Cela signifie une réduction des ressources pour les communes bénéficiaires, notamment celles qui comptaient sur ces fonds pour renforcer leurs services publics locaux.
De plus, une déclaration gouvernementale évoque la possibilité d’un ajout de 290 millions d’euros au montant de la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF), mais cette mesure reste suspendue à son intégration dans une future loi de finances.
Un gel des nouvelles dotations d’investissement
Autre conséquence majeure : les communes ne pourront plus percevoir de nouvelles dotations d’investissement, telles que la DETR (Dotation d’Équipement des Territoires Ruraux), la DSIL (Dotation de Soutien à l’Investissement Local), la DSID (Dotation Spéciale pour l’Investissement Départemental) ou encore les fonds liés à la transition écologique comme le Fonds Vert. Cependant, les subventions d’investissement déjà notifiées seront maintenues, limitant ainsi l’impact immédiat sur certains projets en cours.
Le FCTVA : des modifications en suspens
Le Fonds de Compensation pour la TVA (FCTVA), qui permet aux collectivités de récupérer une partie de la TVA sur leurs dépenses d’investissement, n’est pas modifié dans son périmètre. La baisse de son taux, envisagée de 16,404 % à 14,850 %, n’a pas été actée. Toutefois, il était initialement prévu d’exclure certaines dépenses de fonctionnement du champ du FCTVA, notamment celles liées à l’entretien des bâtiments publics et de la voirie, à l’entretien des réseaux payés ainsi qu’aux prestations informatiques en mode cloud. L’absence d’une loi de finances pour 2025 laisse en suspens ces changements, mais leur éventuelle adoption dans une prochaine loi pourrait impacter durablement les collectivités.
Quelles perspectives pour 2025 ?
L’absence de loi de finances 2025 entraîne une grande incertitude pour les communes, qui doivent composer avec une visibilité réduite sur leurs budgets. Cette situation pourrait être remise en cause dès qu’un budget sera voté, mais en attendant, les municipalités doivent gérer un manque à gagner potentiel et l’impossibilité de programmer de nouveaux investissements financés par l’État.
Les élus locaux se retrouvent donc face à un dilemme : attendre des clarifications budgétaires ou ajuster dès maintenant leurs dépenses en fonction des restrictions imposées par cette loi de finances spéciale. Cette période de transition sera décisive pour l’avenir financier des collectivités locales.
#amrf #rural #FinancesPubliques
Collectivités sous pression : le grand bras de fer budgétaire de 2024
La France traverse une période troublée. Après la dissolution surprise de l’Assemblée nationale en 2024, des semaines d’attente pour former un gouvernement ont laissé place au débat budgétaire et à l’annonce d’un plan d’économies inédit.
Le Premier ministre, Michel Bamier, prévoit une réduction des dépenses publiques de 60 milliards d’euros, dont 5 milliards à la charge des collectivités locales. Cette annonce a provoqué une vive opposition, notamment chez les élus départementaux, dont une quinzaine peinent déjà à boucler leur budget, et municipaux. Si des précisions ont depuis limité l’effort à 450 grandes collectivités, les répercussions toucheront l’ensemble des exécutifs locaux.
Une nouvelle fois, l’État et les collectivités locales s’affrontent, entre incompréhensions et désaccords sur l’utilité des dépenses publiques locales. Ce bras de fer rappelle les efforts imposés sous François Hollande, lorsque 10 milliards d’économies avaient été exigés des collectivités entre 2014 et 2017. Déjà en 2017, la Cour des Comptes recommandait un dialogue plus équilibré entre l’État et les collectivités pour pérenniser ces efforts, une leçon visiblement oubliée en 2024.
Les associations d’élus, notamment communaux, rejettent l’idée de réduire leurs dépenses d’investissement et de fonctionnement sans compensation suffisante sur les dotations. Le dialogue, désormais rompu, reflète un profond malaise. Les enquêtes de l’Observatoire de la démocratie de proximité montrent un découragement croissant des maires, pris entre un État centralisateur, une dilution de leurs compétences et un sentiment de non-reconnaissance de leur rôle.
Maires empêchés : l’Etat ne doit pas fragiliser les élus locaux
La figure du maire, autrefois perçue comme un bâtisseur, s’est transformée au fil des décennies en celle d’un gestionnaire, puis aujourd’hui en un maire « empêché », voire un arbitre dans un contexte de complexité croissante. Cette évolution s’explique par l’inflation des textes législatifs, l’alourdissement du cadre réglementaire et la multiplication d’acteurs dont les responsabilités deviennent opaques. Une situation qui amène de nombreux élus à douter de leur capacité à agir et à contribuer au vivre-ensemble.
La rentrée parlementaire 2024, marquée par la préparation du projet de loi de finances 2025, risque d’exacerber les tensions entre l’Exécutif et les élus locaux. Les propos de l’ancien ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, pointant un déficit de 16 milliards d’euros imputé aux collectivités, illustrent cette crispation. Si ces déclarations visent à alerter, elles pourraient aussi masquer une stratégie de provocation, alimentant l’idée d’un bouc émissaire. Pourtant, l’analyse nuance cette responsabilité et souligne l’impasse de telles accusations.
Depuis 2018, les études de l’AMF, de l’AMRF et du CEVIPOF ont largement documenté une relation dégradée entre l’État et les collectivités, marquée par un dialogue fragilisé et un manque de reconnaissance envers les maires. Le partenariat, revendiqué dans les discours ministériels, semble davantage relever de la rhétorique que d’une réalité opérationnelle. Il est tant de reconstruire la nécessaire relation de confiance.
Les territoires du quotidien
Étudier les territoires du quotidien en HLM : Pour une place singulière dans l’état de la recherche
La question des grands ensembles fait désormais l’objet d’un corpus scientifique important. Pratiquant le plan rapproché, des études qualitatives produisent de nombreux éclairages sur le quotidien des groupes sociaux qui peuplent ces quartiers. Attentives au fonctionnement de communautés urbaines, elles décrivent les pratiques spécifiques de groupes ethniques professionnels ou générationnels . Les individus observés n’interviennent qu’en tant que porteurs d’une identité culturelle spécifique. J’ai donc souhaité intégrer, mais aussi dépasser le cadre explicatif fixé par ces enquêtes. Pour cerner toutes les dimensions de la pratique et replacer la recherche dans les grands enjeux liés à la production de la ville, il m’a semblé nécessaire de saisir les comportements observés dans le cadre du fonctionnement général de la société dans laquelle elles s’inscrivent.
Allongeant la focale, je me suis alors tourné vers d’autres travaux plus quantitatifs, et développés sur des échelles plus vastes, éclairant le jeu des structures sociales à l’œuvre dans ces quartiers. Ces travaux mettent à jour les logiques d’exclusion ou de déviance qui trouvent dans ces cités un terrain d’expression privilégié. Plus globales, mais aussi plus désincarnées ces approches m’ont permis d’intégrer à la réflexion le jeu des structures macrosociales à l’œuvre dans les situations de vie quotidienne. En revanche, elles offrent peu les outils idéels susceptibles d’appréhender la manière dont, au quotidien, les habitants négocient avec les dynamiques macrosociales et en produisent une inscription spatiale spécifique.
J’ai donc souhaité mobiliser d’autres études, concentrées sur les espaces. Il s’agit de celles qui scrutent les pratiques qui s’y développent et explorent la puissance symbolique des formes. Elles décryptent les significations dont les lieux sont porteurs et les manières dont ils pèsent sur les conduites. Se faisant, elles font passer au second plan la complexité des motivations qui poussent les individus à s’engager ou à résister à ces conduites guidées, ainsi que les procédures à l’œuvre dans cet engagement, ce que, pourtant, je souhaitais intégrer au cœur de mon questionnement.
C’est donc une synthèse de ces 3 approches que j’ai souhaité tenter. Partant du point de vue de l’acteur, il s’agissait d’explorer la manière dont, au quotidien, les habitants des grands ensembles s’accommodant du poids des contraintes sociales et économiques, fabriquent et organisent différents espaces vécus.
Par vocation, le logement social rassemble des vies dissemblables que seules unissent des niveaux de revenus et quelques éléments de vies familiales ou professionnelles, pas assez pour faire une culture commune en tout cas . Ce sont des existences singulières, des biographies originales qui s’insèrent et s’organisent dans d’identiques conditions de logements cernées de toutes parts par des injonctions d’assignation . J’ai fait l’hypothèse que, intégrant la situation résidentielle singulière qui est la leur, les habitants de ces grands ensembles HLM habitent la ville.

L’habiter au centre du questionnement
Habiter déborde l’idée de loger et renvoie à l’être au point que l’on ne puisse nommer l’un sans convoquer l’autre. M. Heidegger dans une méditation célèbre rapproche être et habiter. Dans cette perspective, j’entendais l’habiter comme ce lien tissé entre vivre et loger qui organise les implications individuelles dans les conditions spatiales objectives d’existence. « Le vivre subsume le loger » dit H. Lefèbvre. L’habiter réalise une vision du monde à partir d’un re-travail pour-soi des modalités objectives du loger. Tous les groupes sociaux, poursuit H. Lefèbvre, mettent en œuvre des forces créatrices en relation avec l’espace. Le rapport entre un espace et la vie sociale qui s’y développe est de l’ordre de la production.
Si j’avais, dès la thèse, appréhendé en ce sens la mise en habitabilité de l’espace de résidence (entendu alors comme le logement et ses abords), je cherchais désormais à aller plus avant, notamment dans la prise en compte de la poly-topicité de l’habiter. La mobilité accrue a pour conséquence la pratique d’un grand nombre de lieux, entendus comme expressions spécifiques de l’espace, tous susceptibles de constituer un référent géographique pour l’existence des individus. J’ai donc repris l’idée développée par M. Stock ou N. Entrikin selon laquelle l’habiter désigne l’irréductible condition des êtres humains en tant qu’ils pratiquent des lieux. « Les êtres humains n’habitent pas seulement un lieu de domicile ou plus précisément n’habitent pas seulement lorsqu’ils résident. N’importe quelle pratique des lieux contribue à l’habiter ».

C’est cette nécessité de penser l’évolution matérielle des espaces habités de plus en plus façonnés par la mobilité croissante des individus et l’habiter polytopique qui m’a amené à me rapprocher des travaux de géographes. Les hypothèses et les orientations de l’axe 2 du LADYSS (les recherches sur la sociabilité, la multi résidence, le rôle des acteurs dans l’aménagement, la prise en compte des projets de vie) ont ainsi constitué pour moi un contexte stimulant.
J’ai pu approfondir le concept de mode d’habiter tel qu’il est travaillé dans le cadre du séminaire éponyme auquel je participe , c’est-à-dire comme révélateur des rapports des individus et des groupes à leurs lieux et milieux de vie. Ce concept présente pour moi un intérêt majeur dans la mesure où il vise à articuler 2 versants de l’habiter ; celui géographique des rapports sociétés/milieux et celui, sociologique, qui touche les habitus des individus et leurs relations avec le comportement des groupes sociaux.
Une attention portée aux bricolages spatiaux et aux révolutions minuscules
Sur le plan opérationnel, j’ai mis en place une démarche d’observation attentive aux actions et interactions tangibles développées sur et en rapport avec le terrain retenu. Il s’agissait de reconstruire le sens de ces actions en les rattachant au fait d’habiter là. Durant la thèse, je m’étais déjà intéressé à ces bricolages de l’espace qui investissent, aménagent ou désertent l’espace physique du logement et de ses abords proches ou lointains . Je prolongeais ici cette attention à tous les actes quotidiens qui combattent, détournent ou s’accommodent des caractéristiques matérielles et sociales du logement social et de son environnement urbain pour produire la mise en habitabilité de la ville.

Dans une société marquée par l’homogénéisation progressive des modèles urbains, des signes et des références sociales et culturelles, je concentrais mon attention sur les mécanismes de leur apprivoisement et des inventions contextuelles qui contribuent à leur transformation. Il s’agissait de voir comment, au niveau de l’intime et du quotidien, l’espace et les formes de son appropriation se mêlent et se transforment. Pour cela, j’ai du me doter d’un outil conceptuel susceptible de penser de manière unifiée cette construction réciproque de l’espace et de la société, exprimée dans un ensemble segmenté de situations socio-spatiales, opérant des choix dans une gamme de possibles, mobilisant et combinant des systèmes de dispositions sociales et économiques.
Le concept d’art d’habiter déjà mobilisé dans mes précédents travaux m’a semblé intéressant, même si, nous le verrons, il s’est avéré insuffisant. Dans la ligne des travaux de M. de Certeau , il m’a paru possible de traiter l’habiter « comme un art ». L’art n’est pas un acte créatif qui ferait surgir l’œuvre ex nihilo. Il est une manière d’arranger l’existant dans le but de produire un ordre nouveau. Traité comme un art, l’habiter peut se voir repérer modalités, expressions et savoir-faire. Il permet de cerner de manière unifiée l’ensemble des procédés que chacun emploie pour importer la vie dans le logement, le quartier, la ville… d’appréhender ce travail créatif par lequel chacun négocie avec la matérialité de l’espace et les contraintes des relations sociales pour construire, selon la formule de Th. Paquot, « des repères et des repaires ». L’art d’habiter avait donc ici le statut d’outil idéel. Il permettait de comprendre des expressions segmentées de la pratique sans les considérer comme les seules conséquences de déterminations culturelles, formelles ou techniques.

Si ce questionnement prolongeait mes recherches antérieures, il s’agissait bien cependant d’un changement d’échelle d’analyse. Mes travaux précédents avaient montré combien l’habiter déborde le loger et, par une série de cercles concentriques, j’avais poursuivi les arts d’habiter dans les parties communes du logement social, puis dans les environs de plus en plus lointains de l’appartement. J’avais pu montrer que celui-ci devenait habitable en entretenant une série de liens complexes avec le lieu de travail, les espaces récréatifs, commerciaux, mais aussi les réseaux de communication, de transport, des maisons d’enfance ou des pavillons que l’on fera (peut-être) construire. J’avais montré comment chaque habitant construit par et dans la pratique des ensembles singuliers d’espaces passés, présents et avenir. Il s’inscrit dans ce que chacun choisit de retenir de la ville, entre espaces sélectionnés, ignorés ou rejetés.
Je suis donc ici parti de l’hypothèse que les ensembles spatiaux ainsi formés peuvent, dans leur discontinuité et leur hétérogénéité, être décrits comme des systèmes ouverts, c’est-à-dire des ensembles finis et organisés d’éléments en interaction, liés entre eux et avec leur environnement par des flux de communication. Il ne s’agissait pas d’analyser ces systèmes comme une agrégation d’éléments interdépendants, mais comme des totalités instables, non réductibles à la somme de leurs composants. Il devenait, dès lors, envisageable d’interroger les principes de transformation et d’homéostasie de ces systèmes qui, comme mes travaux précédents le suggéraient, s’accommodent de l’évolution et de la mutation des espaces physiques et des dynamiques sociales pour s’adapter et se perpétuer.

Le choix d’un terrain d’enquête
Les grands ensembles apparaissent comme un chantier intellectuel qui a stimulé des pratiques de terrain nombreuses et novatrices (travail d’équipe, approches comparatives…). Pour autant les terrains habituellement retenus sont pour la plupart dans les périphéries des grandes métropoles. Les travaux empiriques sont marqués par des caractéristiques fortes en matière de dynamiques de peuplement, d’immigration et de marché du logement. J’ai donc choisi de m’orienter vers des terrains présentant sur ces points des caractéristiques originales, implantés dans des agglomérations volontiers plus petites, différemment marquées par les dynamiques d’immigration et de mobilité résidentielle. J’ai également voulu m’intéresser à des terrains situés dans des zones traditionnellement moins étudiées pour ce type de recherche.
C’est dans cet esprit que j’ai choisi de poursuivre mon travail sur le quartier de la Rabaterie à Saint-Pierre-des-Corps. J’ai toutefois souhaité mettre ce terrain en dialogue avec d’autres afin de prévenir les risques d’enfermement du chercheur dans des dynamiques locales dont il est inévitablement de plus en plus partie prenante. J’ai donc choisi de faire fonctionner un deuxième terrain en parallèle, contribuant ainsi à inscrire la démarche comparative dans mon projet de recherche. J’ai choisi le quartier du « Clou-Bouchet », situé dans l’agglomération de Niort (79). Ce quartier est une « Zone Urbaine Sensible » (ZUS). Quelques villas y côtoient un parc HLM érigé dans les années 60. Au total, 6877 habitants peuplent ce quartier qui prolonge la ville ancienne vers le sud et dont il est séparé par un réseau de voirie.
Ces travaux m’ont permis de mettre à jour les inventions contextuelles et les arts de faire par lesquels, dans la répétitivité de leurs pratiques quotidiennes, les habitants des terrains sélectionnés délimitent, administrent, transforment matériellement et symboliquement des espaces et des lieux, en domptent les temporalités propres pour contribuer à faire territoire et entretenir, transformer ou préserver des identités personnelles ou familiales. (Voir « Des Mondes à soi » in Territoires du quotidien – STRATES, 2008)
Nouvelles chroniques Kanak
Il y a 25 ans tout pile, j’achevais ma thèse de doctorat au centre d’anthropologie des mondes contemporain à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales et je faisais la connaissance d’un chercheur passionnant et largement passionné qui nous parlait d’un territoire lointain et exotique que je n’avais pas encore parcouru. Ce territoire, c’était la Nouvelle Calédonie. Ce chercheur, c’était Alban Bensa. Alors, aujourd’hui, évidemment, je me souviens.
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