L’Aspérité : Le relief de l’Identité
J’ai reçu ce matin un étudiant qui sortait d’un « stage de formation à la prise de parole en public« . Il y avait appris qu’il gesticulait abusivement, qu’il ponctuait ses phrases de mots parasites et qu’il était peu clair… Lui d’ordinaire si dissert, n’a pas ouvert la bouche du cours. Découragé, il venait de découvrir sa « pierre brute « , c’est à dire ce qu’il montre de lui à l’état non ouvragé. Il en était consterné. Pourtant, si l’on observe la pierre telle qu’elle sort de la carrière, ses aspérités sont les témoins de son histoire, de sa genèse et de sa résistance.
1. L’aspérité comme point d’accroche
Au lieu de voir l’aspérité comme un obstacle, on peut la considérer comme un point de contact. Une pierre parfaitement lisse glisserait sur ses voisines sans jamais s’y lier. Nos singularités, nos caractères parfois tranchants, nos opinions marquées, nos expressions approximatives sont les prises qui permettent aux autres de nous saisir.
L’objectif de toute formation ne devrait pas être de transformer la pierre en une bille interchangeable, mais de dégrossir ce qui empêche la pierre de s’imbriquer dans l’édifice collectif. Rien de plus.
2. Dégrossir n’est pas raboter
Le travail de l’enseignant comme de l’apprenti doit être de frapper avec discernement. Si l’on cherche à supprimer un défaut, on cherche en fait à effacer une partie de soi. Si l’on cherche à trans-former une aspérité, on cherche à mieux se situer.
L’aspérité est une « énergie qui dépasse ». Le travail consiste à ramener cette énergie à l’intérieur des limites de la société. Ce qui était une « bosse » gênante devient, par le travail, un ancrage solide.
3. La richesse du relief
Une pierre totalement lisse ne retient pas la lumière. Au mieux, elle la reflète froidement. Une pierre qui conserve le souvenir de ses aspérités, des stigmates de son extraction aux traces des ciseaux successifs possède une texture, une profondeur.
Accepter ses aspérités, c’est reconnaître que notre parcours nous a façonnés. La sagesse ne consiste pas à devenir parfait, mais à devenir ajustable.
C’est parce que nous avons tous des reliefs différents que nous sommes complémentaires. L’aspérité de l’un vient parfois combler le creux d’un autre.
Nous sommes tous invités à travailler notre Pierre Brute mais cela se saurait être une entreprise de négation de soi-même. Ne cherchons pas à gommer ce que nous sommes, mais à transformer nos aspérités saillantes en surfaces d’union. Les « stages de formation » ne doivent pas être des outils de transformation, d’humiformisation ou de punition, mais des instruments de précision destinés à rendre notre relief utile à la construction collective.