Quand le maire devient le dernier guichet
Il est 21 heures passé. Je reçois un SMS. « Denis, ma mère ne comprend pas comment déclarer ses propriétés foncières en ligne. Tu pourrais l’aider ? Désolé pour le dérangement«
J’ai posé le téléphone. Relu le message. Ce n’est pas une compétence municipale. Je le sais. L’expéditrice le sait probablement aussi. Mais le Centre des Finances publiques est à quarante minutes et il sera fermée demain. Le maire, lui, répond. Tout le monde sait ça. J’ai rappelé le lendemain matin. Vingt minutes. Affaire réglée.
Ce geste me semblerait anodin si je ne le répétais pas depuis dix-huit ans sous des formes toujours légèrement différentes : le formulaire qu’on ne comprend pas, le site qui plante, la démarche qui bute contre un interlocuteur introuvable, un passeport qui n’arrive pas assez vite… À chaque fois, c’est la même logique. Le service s’est éloigné, mais l’élu, lui, est resté là. Accessible. Connu. Joignable sur son portable personnel, parce que dans un village, ne pas donner son numéro serait presque une faute morale.
Ce que les médias lisent comme une « crise de vocations » chez les maires ruraux (les démissions se multiplient, les candidatures se font rares) me semble mal nommé. Ce ne sont pas des vocations qui s’épuisent. C’est une charge qui s’accumule, silencieusement, par déplacement. De la même manière le supposé « désengagement de l’État » mérite d’être observé de plus près. L’État ne disparaît pas des territoires ruraux. Il se réorganise. Il conserve la main sur les normes, sur les financements, sur les catégories qui permettent de penser l’action publique locale. Ce que le politiste Renaud Epstein appelle le « gouvernement à distance » décrit précisément ce mouvement : l’État délègue l’opérationnel, maintient le normatif, et transfère ainsi une partie de la charge d’interface vers les collectivités. Dans les petites communes, cette recomposition se lit dans les guichets qui s’éloignent, les démarches qui se dématérialisent, les services qui se rationalisent et dans le fait que quelqu’un doit quand même répondre, concrètement, à la personne qui ne comprend pas le formulaire.
J’en fais l’expérience de manière particulièrement nette sur les permis de construire. Ma commune est en RNU et une large part du territoire est classée. La signature au bas des permis (ou des refus) est la mienne. Mais la marge de manœuvre, elle, est quasi nulle. L’État décide, le maire signe, l’habitant se retourne vers l’élu qu’il connaît pour comprendre ce qu’il ne comprend pas. Ce « double corps du maire » ( à la fois agent de l’État et représentant de la légitimité locale) est une réalité quotidienne que peu d’administrés perçoivent dans sa complexité. Ils voient une signature. Ils voient quelqu’un à qui parler.
Une collègue maire d’un village de 700 habitants me le disait « On attend du maire qu’il réponde à tout, tout de suite. » Elle ne se plaignait pas. Elle constatait. Cette disponibilité permanente (dans les manifestations locales, à la sortie de l’école, en promenade…) n’est pas perçue comme une contrainte dans les petites communes : c’est une condition de légitimité. Un maire qui filtrerait, qui ne répondrait pas le soir, perdrait quelque chose d’essentiel aux yeux de ceux qui l’ont élu. Quelque chose de moins politique que moral : la certitude d’avoir en face de soi quelqu’un qui est là.
Ce glissement vers la figure du maire « interface de la puissance publique » n’est pas le produit d’un abandon volontaire et programmmé de la part de l’État. Il est le résultat d’une rationalisation cohérente dans sa propre logique : mutualiser, dématérialiser, concentrer les guichets pour en améliorer l’efficacité mesurable. Chaque décision, prise isolément, était défendable. C’est leur accumulation qui produit, au niveau local, un effet que personne n’a vraiment voulu mais que tout le monde subit et que le maire absorbe sans que cela figure nulle part dans ses attributions.
J’ai aidé la mère de ma voisine à déclarer ses propriétés aux impôts. Je le referai. Mais je me demande ce que ça veut dire, pour une démocratie, d’avoir rationalisé les choses de telle sorte que ce soit devenu la solution la plus simple.