L’ordre : un moyen, jamais une fin
Ce que nous apprend la science politique sur nos préoccupations sécuritaires… et sur leurs limites
Peut-on parler de liberté, d’égalité ou de fraternité sans un minimum d’ordre ? La question peut sembler rhétorique. Elle cache en réalité une tension fondamentale que tout acteur politique, de l’élu local au chef d’État, rencontre tôt ou tard : à quel moment l’ordre, sensé servir la communauté, commence-t-il à la dominer ? Un échange récent avec un ancien ministre de l’intérieur m’a inspiré quelques éléments de réflexion.
« L’ordre » en politique : Une notion plus complexe qu’il n’y paraît
Définitions clé : ordre, autorité, domination
L’ordre désigne l’ensemble des règles et dispositifs qui organisent la vie collective et rendent les comportements prévisibles. L’autorité est la capacité d’un pouvoir à être obéi sans recours à la contrainte, parce qu’il est jugé légitime. La domination, au sens wébérien, est la probabilité qu’un ordre soit suivi — elle peut être traditionnelle, charismatique ou rationnelle-légale. Ces trois notions sont liées mais irréductibles : on peut avoir de l’ordre sans autorité (la peur suffit), et de l’autorité sans ordre formel (les communautés rurales en offrent de nombreux exemples).
Max Weber, dans Économie et société (1921), était déjà très clair : toute domination politique cherche à se légitimer, c’est-à-dire à se faire accepter comme fondée en droit ou en valeur. Un pouvoir qui ne se justifie que par la force est précaire. Il finit toujours par devoir se justifier autrement… ou par s’effondrer.
Dominique Schnapper souligne qu’en régime démocratique, tout pouvoir ne peut se légitimer qu’en référence aux finalités qu’il est censé servir et non par sa seule existence. L’ordre n’est pas une valeur en soi dans la tradition républicaine : il est un instrument au service du bien commun.
L’ordre comme nécessité instrumentale : ce que nous apprend la crise sanitaire
Le confinement de mars 2020 a constitué, à cet égard, un révélateur brutal. Pour protéger la population face au Covid-19, l’État a imposé des restrictions sans précédent à la liberté de circuler, de se rassembler, d’exercer une activité économique. L’ordre était alors indiscutablement nécessaire. Il était instrumentalement justifié.
Mais la crise a aussi montré les conditions de cette acceptabilité. Les travaux de Pierre Rosanvallon dans La légitimité démocratique (Seuil, 2008) permettent de comprendre pourquoi certaines mesures ont été acceptées et d’autres contestées : la légitimité d’un pouvoir ne se réduit pas à sa source électorale. Elle suppose aussi son impartialité (traiter tous les citoyens de la même façon), sa réflexivité (savoir se remettre en question) et sa proximité (être en contact réel avec la vie des gens). Quand ces trois conditions font défaut, même les mesures objectivement nécessaires deviennent suspectes.
En tant que maire, j’ai vécu cette tension de plein fouet : expliquer, justifier, rassurer sans jamais pouvoir simplement « décréter » l’obéissance.
Quand l’ordre devient une fin : la dérive que Rancière appelle « police »
La réforme des retraites de 2023 illustre une tension récurrente dans les conflits sociaux contemporains : la coexistence, dans le même espace public, de plusieurs cadres de lecture concurrents (social, juridique, sécuritaire) qui ne se substituent pas l’un à l’autre mais s’interfèrent. Le débat sur la solidarité intergénérationnelle et celui sur les conditions de la contestation se sont développés en parallèle, chacun mobilisant ses propres acteurs, ses propres scènes et ses propres légitimités. C’est cette pluralité des registres que le concept de police développé par Jacques Rancière invite à questionner : à quel moment la mise en ordre de la contestation devient-elle, elle-même, un acte politique à part entière ?
Définitions clés : police vs. politique au sens de Rancière
Dans La Mésentente (Galilée, 1995), Jacques Rancière distingue la police (l’ensemble des dispositifs qui assignent des places, des fonctions et des identités dans le corps social, en définissant qui produit de la parole reconnue et qui n’émet que du bruit) de la politique, qui est le moment où ceux qui n’ont pas de place reconnue s’affirment comme sujets parlants et font valoir leur part dans le commun. Précision essentielle : la police n’est pas l’opposé de la démocratie. Elle en est la condition ordinaire. Tout ordre social, même démocratique, repose sur une distribution des places. La politique, elle, est l’interruption momentanée de cet ordre. Ce qui signifie que ce que nous appelons « maintien de l’ordre public » peut, selon les circonstances, relever de la police au sens rancièrien, non pas parce qu’il serait antidémocratique par nature, mais parce qu’il vise à reconduire une distribution des places contestée.
La gestion des manifestations des Gilets jaunes (2018-2019) puis des mobilisations climatiques illustre cette tension. En Allemagne, le cas de la forêt de Hambach a posé la même question : jusqu’où maintenir l’ordre face à des contestations qui tirent précisément leur légitimité du même contrat social que les forces de l’ordre sont censées défendre ? La contradiction devient structurelle.
Hannah Arendt, dans Du mensonge à la violence (Calmann-Lévy, 1972), opère une distinction importante : le pouvoir est ce que les hommes font ensemble, délibérativement. La violence est ce qu’un seul exerce sur tous. Un régime qui ne peut plus compter que sur la violence pour se maintenir a déjà perdu son pouvoir. Il n’en conserve que l’apparence. Le totalitarisme, dans cette optique, n’est pas l’excès de règles mais l’effondrement du politique au profit de la domination pure.
La bureaucratie comme symptôme : quand les règles oublient leur raison d’être
Sur le terrain communal, la question se décline autrement… mais elle est tout aussi réelle. Chaque semaine, je me heurte à des normes administratives dont la rigidité n’est plus proportionnée à l’objectif qu’elles sont censées servir. Un dossier de subvention qui mobilise trois fois plus d’énergie que le projet lui-même. Une procédure pensée pour des collectivités de 50 000 habitants appliquée, à l’identique, à un village de 450 habitants.
Dans Bureaucratie. L’utopie des règles (Les Liens qui libèrent, 2015), David Graeber a montré comment des systèmes initialement conçus pour rationaliser l’action collective peuvent se retourner contre elles. La règle prolifère, se détache de sa finalité, et finit par générer ce qu’il appelle une « violence structurelle » invisible, non par des coups, mais par des formulaires, des délais, des refus incompréhensibles. Son ouvrage ultérieur, Bullshit Jobs (2018), pousse ce constat plus loin : quand les organisations perdent le sens de ce qu’elles font, elles produisent des emplois et des tâches dont personne ne perçoit l’utilité, ni ceux qui les exercent, ni ceux qui en sont les destinataires.
Ce constat rejoint les analyses de Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans De la justification (Gallimard, 1991) : chaque « cité », chaque monde social dispose de ses propres principes de grandeur et de légitimité. Quand le monde « civique » (la règle pour tous) écrase systématiquement le monde « domestique » (les ajustements de proximité), il ne produit pas de la justice. Il produit de la bureaucratie.
Vers un ordre légitime : ce que cela suppose concrètement
L’ordre est indispensable. La question n’est pas de s’en passer, mais de ne jamais perdre de vue ce qu’il est censé servir. Cela suppose au moins trois choses que l’on retrouve dans la littérature récente en science politique.
1. La justification permanente. Un pouvoir qui cesse de se justifier ne tarde pas à imposer. Rosanvallon montre qu’un pouvoir n’est considéré comme pleinement démocratique que s’il est soumis à des épreuves de contrôle et de validation : le gouvernant doit constamment rendre compte, expliquer, ajuster. C’est la condition de la légitimité durable.
2. La distinction entre la règle et sa finalité. Toute norme a une raison d’être. Quand cette raison disparaît ou évolue, la norme doit pouvoir être révisée. C’est ce que j’appelle, dans mes travaux sur la gouvernance locale, le « consensus éclairé » : une délibération qui ne se contente pas de voter une règle, mais qui en interroge constamment les effets.
3. L’espace laissé à la contestation. Une démocratie qui ne tolère la dissidence que dans les urnes est une démocratie appauvrie. Habermas, dans Droit et démocratie. Entre faits et normes (Gallimard, 1997 ; éd. orig. Faktizität und Geltung, Suhrkamp, 1992), insiste sur la nécessité d’une « démocratie délibérative » : la légitimité des décisions collectives passe par la qualité des discussions qui les précèdent, et non seulement par la régularité des procédures formelles.
Un monde qui confond l’ordre et la liberté finit par perdre les deux. L’ordre ne vaut que ce que valent les fins qu’il sert. L’histoire française, de la Révolution à l’Empire, de la Commune à Vichy, des Trente Glorieuses aux crises contemporaines, est une longue leçon sur ce point. À chaque fois que l’ordre a été érigé en valeur absolue, il a produit son contraire : l’oppression, le ressentiment, et finalement le désordre.
Ce n’est pas une raison de renoncer aux règles. C’est une raison de ne jamais oublier pourquoi on les fait.
Denis La Mache est docteur en anthropologie (EHESS), enseignant en sociologie et sciences politiques (UCO / CNAM), et maire de Saint-Sigismond (Vendée).
Références : Max Weber, Économie et société, 1921 (trad. fr. Plon, 1971) – Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, 1972 – Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Gallimard, 1994 – Luc Boltanski & Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, 1991 – Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Galilée, 1995 – Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, 2008 – David Graeber, Bureaucratie. L’utopie des règles, Les Liens qui libèrent, 2015 – David Graeber, Bullshit Jobs, Les Liens qui libèrent, 2018 – Jürgen Habermas, Droit et démocratie. Entre faits et normes, Gallimard, 1997 (éd. orig. Faktizität und Geltung, Suhrkamp, 1992)