Disponibilité, légitimité, satisfaction. Anatomie du mandat rural
Dans les petites communes, on dit que la proximité va de soi. Mais la disponibilité permanente du maire rural, joignable le soir, le week-end ou à la sortie de la boulangerie, n’a rien d’évident. Elle relève d’un travail politique dont les coûts, temporels, cognitifs et émotionnels, méritent d’être nommés au même titre que les satisfactions qu’il procure.
22 heures, un mardi soir. Un habitant m’appelle parce qu’un lampadaire ne fonctionne plus dans son hameau. Le lendemain matin, devant le rayon des yaourts d’un supermarché de la commune voisine, un autre administré profite de la rencontre fortuite pour évoquer son permis de construire. Le dimanche suivant, à l’embarcadère communal, un troisième m’interpelle pour évoquer un conflit de voisinage.
Aucune de ces scènes n’a de caractère exceptionnel. Elles forment l’ordinaire de la fonction. Et c’est précisément cet ordinaire qui mérite d’être interrogé.
L’idée reçue est connue : le maire rural serait naturellement disponible. Avantage supposé des petites communes : on se connaît, on se croise, les choses se règlent vite. La proximité serait à la fois une vertu démocratique et une commodité administrative.
Et pourtant, cette disponibilité n’est ni naturelle ni gratuite. Elle est construite.Elle est le cœur d’un travail invisible dont je propose ici de nommer la spécificité : un travail politique total.
Trois maires, une même évidence vécue
Lors d’entretiens menés ces dernières années avec plusieurs maires de communes rurales, une chose m’a frappé : la convergence des formulations sur ce point précis.
Bernard, maire d’une commune de moins de 500 habitants, le résume sans détour : « Moi, j’ai un très bon rapport avec les habitants, ils appellent, ils ont mon portable, ils m’appellent, je réponds tout le temps. » Christian, autre petite commune : « Il doit être présent. » Daniel, ancien maire d’une commune un peu plus peuplée, parle de « cette dimension un peu charnelle de la relation avec la population ».
Trois maires, trois communes différentes, et la même évidence vécue : la disponibilité n’est pas une option, c’est une condition. Mais une condition de quoi ? De l’efficacité du mandat ? Pas seulement. C’est en réalité une condition de légitimité. Un maire qui serait difficile d’accès, qui ne répondrait pas, qui ne serait pas « là », non pas seulement physiquement à la mairie, mais accessible dans le tissu des interactions quotidiennes, perdrait rapidement le crédit qui fonde son autorité.
Cette exigence dessine une conception spécifique du pouvoir local. Le maire rural n’est pas un gestionnaire distant qu’on saisit par voie administrative. Il est un membre de la communauté qu’on interpelle directement, partout, tout le temps.
Trois coûts invisibles
Cette disponibilité a un coût. Trois coûts, plus exactement, que mon expérience comme mes entretiens permettent d’identifier.
Un coût temporel, d’abord. Donner son numéro de portable personnel signifie être joignable en permanence : le soir, le week-end, pendant les vacances… La frontière entre vie professionnelle, vie politique et vie privée s’efface. Et il faut rappeler ici une donnée structurelle souvent oubliée : une part importante des maires de communes de moins de 1 000 habitants exercent une autre activité rémunérée. La fonction municipale s’ajoute, elle ne se substitue pas.
Un coût cognitif, ensuite. Cette disponibilité produit ce qu’on pourrait appeler une charge mentale municipale. Même quand le maire n’est pas physiquement sollicité, il reste en état d’alerte. Il anticipe les problèmes possibles, ressasse les dossiers en cours, recompose mentalement l’ordre du jour du prochain conseil… Plusieurs maires que j’ai interrogés évoquent cette difficulté à « décrocher » de cette présence mentale continue de la fonction.
Un coût émotionnel, enfin. La proximité relationnelle expose à des affects qui n’existeraient pas dans un rapport administratif anonyme. Une décision municipale, dans une petite commune, ne concerne jamais des « usagers » abstraits. Elle concerne des personnes connues, des amis, des voisins. Comment annoncer le décès d’un proche à un habitant qui est aussi un voisin ? Comment arbitrer un conflit entre deux habitants dont on connaît la famille ? La personnalisation de la décision génère une charge émotionnelle continue.
Ces trois dimensions ne s’additionnent pas : elles se nourrissent mutuellement. C’est cette imbrication qui justifie de parler de travail politique total.
Pourquoi « total » ?
Parce qu’aucune dimension de l’existence du maire rural n’échappe à la fonction. Le terme renvoie volontairement à la notion maussienne de fait social total : un phénomène qui mobilise simultanément les dimensions économique, juridique, morale, esthétique, religieuse de la vie sociale. Le mandat rural opère selon une logique analogue, mais à l’envers. Il ne mobilise pas plusieurs dimensions de la société, il investit plusieurs dimensions de l’existence individuelle.
Ce qui distingue cette situation des autres mandats électifs, c’est l’impossibilité structurelle de séparer le rôle et la personne. Dans une grande ville, on peut envisager être maire à l’hôtel de ville et redevenir un citoyen ordinaire dans son quartier. Dans une commune de quatre cents habitants, cette séparation n’existe pas. On est maire au supermarché, à la sortie de la boulangerie, et au téléphone à vingt-deux heures.
Une expérience à la première personne
Je dois reconnaître ici, dans la sobriété de l’auto-analyse, que cette tension je l’ai vécue avant de la conceptualiser. Dans les premières années de mon mandat, j’avais fait le choix d’une disponibilité quasi-totale : répondre immédiatement à toute sollicitation, accepter toute invitation. Ce choix était librement consenti, et il faut le dire clairement : cette disponibilité, je l’ai aussi désirée. Elle procurait – elle procure encore – une forme de satisfaction bien réelle, celle d’être utile, d’être reconnu, d’incarner une fonction qui a du sens. Christian, maire d’une commune de 900 habitants évoquait cette « dimension un peu charnelle de la relation avec la population » : c’est aussi cela, le mandat rural, et ce serait malhonnête de n’en montrer que les coûts. La stratégie produisait sa légitimité. Les habitants appréciaient la « réactivité », la « proximité ».
Ce que cela change pour le débat public
Le débat public sur les démissions de maires ruraux, sur leurs indemnités, sur la difficulté croissante à constituer des listes en milieu rural, gagne à être éclairé par cette dimension trop souvent ignorée. Ce n’est pas seulement une affaire de moyens, ni même de reconnaissance institutionnelle. C’est une question de structure même de la fonction.
Tant que la disponibilité totale restera une exigence implicite de légitimité dans les petites communes, aucun ajustement indemnitaire, aucune réforme du statut de l’élu, ne suffira à enrayer la crise des vocations. Penser le mandat rural, aujourd’hui, c’est penser ce travail politique total, son inévitabilité, ses coûts, les ajustements qu’il appelle et les satisfactions qu’il procure.
Cette analyse a été réalisée à partir des travaux préparatoires d’un ouvrage à paraître, Chroniques ethnographiques d’un mandat rural – Liens, lieux et pouvoir dans les petites communes, qui croise dix-huit années d’observation participante et une enquête auprès de plusieurs maires de communes rurales.