Intercommunalité : la politique des équilibres
Hier soir, dans une salle que je connais bien, tout s’est joué en quelques bulletins. Le président et les membres du bureau de notre communauté de communes ont été élus.
On pourrait croire que ce type d’élection récompense la compétence, l’expérience, la qualité d’un projet ou le travail accumulé.
Mais ce n’est pas exactement ce qui se joue.
Ce qui se joue, c’est un équilibre.
La sociologie politique l’a montré depuis longtemps : ces scrutins relèvent moins d’une mise en concurrence des individus que d’une construction de majorités. Comme le souligne Jacques Lagroye, l’élection apparaît moins comme un mécanisme de sélection des “meilleurs” que comme un processus d’agrégation de soutiens. L’intercommunalité, de ce point de vue, constitue un espace exemplaire de ce que les politistes appellent le “troisième tour” des municipales : un moment où les élus, entre eux, composent un exécutif.
Ce point est essentiel car dans ce type de configuration, la compétence ne disparaît pas. Mais elle cesse d’être suffisante. Elle doit être convertible en ressource politique, c’est-à-dire en capacité à s’inscrire dans une coalition.
C’est précisément ce que donnait à voir la situation d’hier.
Un élu soutenu par Bruno Retailleau l’emporte grâce à l’appui d’élus socialistes historiquement ancrés sur le territoire. Non pas malgré leurs divergences mais en les mettant entre parenthèses.
L’enjeu n’était pas d’arbitrer entre des orientations idéologiques clairement opposées. Il était de produire une majorité, de stabiliser un exécutif, de préserver des positions, d’acquérir ou de conserver des sièges.
Autrement dit, le jeu des acteurs a, temporairement, primé sur les convictions.
Ce phénomène est parfaitement documenté.
Dans la tradition de la sociologie des organisations, Michel Crozier et Erhard Friedberg ont montré que les institutions fonctionnent comme des systèmes d’action concrets, structurés par des interdépendances et des stratégies. Une intercommunalité est précisément cela : un espace où des acteurs autonomes doivent coopérer sans jamais cesser d’être en position de négociation.
Du côté de l’analyse de l’action publique, les travaux de Pierre Muller et Bruno Jobert insistent sur le caractère construit des politiques publiques, produites à travers des compromis entre acteurs porteurs de référentiels différents. Ces compromis ne sont pas des anomalies. Ils sont le cœur même du processus décisionnel.
Dès lors, ce que l’on appelle parfois, dans le langage ordinaire, des “petits arrangements” renvoie en réalité à des mécanismes bien identifiés : la formation de coalitions, la recherche d’équilibres, l’ajustement entre intérêts divergents et logiques concurrentes.
Il faut alors accepter de déplacer le regard.
Ce que j’ai vu hier soir ne dit pas que la compétence ne compte pas. Cela dit qu’elle est subordonnée à une logique relationnelle.
Un élu expérimenté, reconnu, investi, peut être écarté s’il ne s’inscrit pas dans la configuration majoritaire. À l’inverse, un candidat peut l’emporter s’il devient le point d’équilibre entre plusieurs groupes, y compris lorsque ces groupes sont politiquement très éloignés.
La sélection n’est pas seulement politique. Elle est structurelle.
Dans cette perspective, l’apport de Pierre Bourdieu reste éclairant. Le champ politique est un espace de rapports de force où les agents disposent de capitaux différenciés. À l’échelle intercommunale, le capital partisan peut s’effacer au profit d’un capital relationnel spécifique (capacité à agréger, à rassurer un camp, à stabiliser une coalition) ou d’un capital d’effacement ( capacité à ne pas polariser, à être interchangeable, à ne pas présenter d’asperites)
C’est précisément ce qui permettent ces alliances transpartisanes. Loin d’être aberrantes, elles correspondent à une propriété du système : dans des espaces faiblement politisés publiquement, mais fortement structurés par des interdépendances territoriales, les clivages idéologiques peuvent être suspendus au profit d’arrangements pragmatiques qui, pour un regard extérieur, peuvent apparaître baroques ou opportunistes.
Les travaux de Patrick Le Galès sur la gouvernance territoriale confirment que l’action publique locale repose sur des formes de coordination entre acteurs hétérogènes, où la stabilité des coalitions prime souvent sur la cohérence idéologique. Faut-il s’en inquiéter ?
Oui et non. Une intercommunalité n’est pas tout à fait une arène partisane classique. C’est encore un dispositif de coopération entre collectivités ( même si les évolutions législatives successives tendent à en faire des collectivités de plein exercice). Dans ce cadre, la capacité à construire des accords ( y compris entre adversaires politiques) est aussi une condition de l’action. Cependant, à mesure que ces logiques d’alliance deviennent centrales, la lisibilité démocratique se brouille. Pour les citoyens, le clivage gauche-droite demeure structurant. Mais dans ces espaces, il peut être mis entre parenthèses au profit de logiques plus discrètes, moins visibles, parfois difficiles à interpréter.
Comme le souligne Renaud Epstein, dans la lignée des analyses de la gouvernance contemporaine, les lieux de décision tendent à se déplacer et à se rendre moins perceptibles.
Hier soir, il ne s’est donc pas seulement joué une élection. Il s’est rejoué quelque chose de plus profond : une forme de politique où la compétence compte, mais où elle doit s’articuler à des équilibres, des alliances et des configurations d’acteurs.
Bref, ce n’est pas que la compétence disparaît.
C’est qu’elle n’est plus déterminante.