Le CAMC : une aventure intellectuelle
Fondé au début des années 1990 à l’EHESS, le Centre d’anthropologie des mondes contemporains (CAMC) a constitué un lieu de formation pour plusieurs générations de doctorants. Retour sur un environnement de recherche attentif aux situations ordinaires et aux formes sociales contemporaines.
Le Centre d’anthropologie des mondes contemporains (CAMC), rattaché à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales et installé au 54 boulevard Raspail à Paris, est fondé en 1992. Autour de Gérard Althabe, Jean Bazin et Marc Augé se rassemble un collectif de chercheurs qui compte également Michèle de La Pradelle, Emmanuel Terray, Alban Bensa, Jean Jamin et Jonathan Friedman.
Cependant, la réalité du CAMC ne se réduit pas à cette liste de noms. Il s’agit avant tout d’un lieu de travail collectif où se tiennent des séminaires réguliers, où des enquêtes sont discutées, où les concepts sont mis à l’épreuve des terrains. L’activité scientifique du centre se déploie dans un espace intellectuel partagé où les objets d’étude, les méthodes et les catégories analytiques sont constamment interrogés.
C’est dans ce cadre que j’ai réalisé ma thèse. Les séminaires auxquels j’ai assisté permettent aujourd’hui de restituer assez précisément la nature des discussions qui s’y déroulaient. Ils donnent accès, au plus près, à la manière dont se construisait une réflexion anthropologique sur les sociétés contemporaines.
Une anthropologie des situations
Les séances animées par Gérard Althabe reviennent fréquemment sur la nature même de l’enquête ethnographique. L’un des points qu’il souligne tient au caractère profondément relationnel de l’ethnographie. La pratique de l’ethnologue, explique-t-il, est toujours tributaire des situations qui lui sont faites. Autrement dit, il n’existe pas d’observation totale des pratiques sociales. L’activité de l’ethnologue se construit dans la rencontre avec les acteurs.
Dans ces discussions, il insiste sur le fait que l’enquête ne produit pas simplement un relevé de faits. Ce qui est recueilli sur le terrain naît dans l’échange lui-même. L’écriture anthropologique apparaît ainsi comme le résultat d’une interaction.
Dans ce contexte, les propos recueillis sur le terrain ne peuvent être isolés de la situation qui les a rendus possibles. Ce qu’énonce un interlocuteur ne prend sens que dans le cadre de l’échange dans lequel il intervient. L’analyse anthropologique doit donc porter non seulement sur les discours des acteurs, mais aussi sur la configuration relationnelle dans laquelle ces discours prennent forme.
Une autre remarque formulée dans ces séances éclaire un problème central de l’écriture ethnographique. Une fois le terrain quitté, les matériaux recueillis sont extraits de la situation d’enquête et transformés en texte scientifique. Le matériau ethnographique tend alors à être autonomisé du cadre des échanges qui l’ont produit. L’enjeu consiste précisément à restituer, dans l’analyse, les conditions sociales de production de ces données.
Le problème du terrain proche
Ces discussions s’inscrivent dans une réflexion plus large sur ce que signifie pratiquer une anthropologie des mondes contemporains. Contrairement à l’anthropologie classique, qui s’est longtemps construite sur des terrains lointains, les chercheurs du CAMC travaillent souvent dans des univers sociaux proches de celui de l’enquêteur. Cette situation transforme profondément la pratique de l’ethnographie. L’un des problèmes évoqués dans les séminaires concerne ce que Gérard Althabe appelle la distance interne.
Le terrain n’est plus un ailleurs radicalement distinct. Les acteurs appartiennent parfois au même univers social que le chercheur. La distance culturelle qui structurait l’anthropologie classique disparaît en partie. Il devient alors nécessaire de construire une distance analytique qui ne repose plus sur l’exotisme du terrain. L’altérité doit être produite par le travail d’analyse plutôt que donnée par l’éloignement géographique ou culturel.
Jeux de langage et description anthropologique
Les séminaires conduits par Jean Bazin et Alban Bensa prolongent ces réflexions en interrogeant le statut même du savoir anthropologique. Dans ces discussions, la référence à Ludwig Wittgenstein revient régulièrement. L’attention se porte sur les jeux de langage à travers lesquels les acteurs produisent leurs actions et leurs interprétations.
Jean Bazin souligne notamment qu’un énoncé anthropologique n’est pas du même ordre qu’un énoncé mathématique. Les énoncés mathématiques relèvent d’un système formel de règles. Les énoncés anthropologiques relèvent, eux, de la description. L’anthropologie ne consiste donc pas à établir des lois universelles comparables à celles des sciences formelles. Elle vise plutôt à décrire comment les acteurs produisent et interprètent leurs propres pratiques. Dans cette perspective, la description ethnographique devient une opération analytique centrale. Décrire, ce n’est pas simplement enregistrer des faits ; c’est reconstruire les cadres de sens dans lesquels les acteurs agissent.
Relativisme et universalisme
Un autre ensemble de discussions porte sur la question du relativisme culturel. Les débats mobilisent notamment de manière critique les travaux de Claude Lévi-Strauss et interrogent la tension entre relativisme et universalisme. Si les peuples sont autonomes, rappelle-t-on dans ces échanges, ils peuvent juger leurs pratiques selon leurs propres catégories. Cette affirmation conduit à examiner d’un regard critique la prétention universaliste de certaines normes.
La question est alors posée de manière directe : les droits universels de l’homme sont-ils réellement applicables à toutes les sociétés ? Et au nom de quelle autorité peuvent-ils être imposés ? Ces interrogations ne visent pas à récuser toute idée d’universalité. Elles invitent plutôt à analyser les conditions historiques et politiques dans lesquelles certaines valeurs acquièrent une portée universelle.
Des objets contemporains
Les séminaires du CAMC abordent également une grande diversité d’objets. Avec Michèle de La Pradelle, l’attention se porte sur la circulation des objets et les transformations de leur statut dans les marchés ou les espaces domestiques. Les objets apparaissent alors comme des médiateurs de relations sociales.
Marc Augé et Emmanuel Terray consacrent plusieurs séances à l’analyse des images contemporaines, en s’interrogeant sur la place croissante des fictions, des rêves et des virtualités dans les sociétés contemporaines. Emmanuel Terray anime par ailleurs un séminaire d’anthropologie des pouvoirs qui articule lecture de textes classiques et analyse de situations issues de l’enquête. Dans tous ces cas, la réflexion théorique s’appuie sur des situations empiriques précises. Le terrain reste constamment au centre de la discussion.
Un cadre de formation intellectuelle
Le CAMC ne se contente pas d’offrir un cadre institutionnel à la recherche doctorale. Il constitue un véritable milieu de formation intellectuelle où la recherche s’élabore au contact des discussions scientifiques.
Les séminaires jouent ici un rôle central. Ils ne sont pas seulement des lieux d’exposition de travaux aboutis. Ils fonctionnent comme des espaces de travail collectif où les enquêtes en cours sont discutées, parfois à partir de matériaux encore fragiles : observations de terrain, extraits d’entretiens, premières hypothèses… Cette situation oblige les doctorants à expliciter leurs choix méthodologiques, à préciser les concepts mobilisés et à justifier les interprétations proposées.
Dans ce cadre, les hypothèses sont systématiquement mises à l’épreuve de la discussion. Les concepts doivent être clarifiés. Les catégories d’analyse sont interrogées. Les terrains sont confrontés à d’autres enquêtes, menées dans des contextes différents. Cette confrontation produit un effet de décentrement formateur : ce qui paraît évident dans un terrain cesse de l’être lorsqu’il est comparé à d’autres situations.
La formation doctorale ne se réduit donc pas à la relation individuelle entre un doctorant et son directeur de thèse. Elle se déploie dans un espace collectif où circulent les lectures, les références et les expériences. Les discussions qui suivent les interventions jouent souvent un rôle décisif. Elles obligent à reformuler une question de recherche, à distinguer plus clairement description et interprétation, ou à revenir sur les conditions mêmes de production du matériau ethnographique.
Dans cet environnement, le terrain demeure constamment au centre du travail intellectuel. Les débats théoriques ne prennent sens qu’à partir des situations empiriques qui les alimentent. Pour un doctorant, être immergé dans un tel dispositif signifie apprendre à penser l’anthropologie non comme un système de concepts abstraits, mais comme une pratique de recherche ancrée dans l’enquête et dans la discussion collective de ses résultats.
Une aventure intellectuelle
Le CAMC n’a peut-être pas constitué une école au sens doctrinal du terme. Mais il a représenté un moment important dans l’évolution de l’anthropologie française. En mettant l’accent sur les situations d’enquête, sur les terrains proches et sur les sociétés contemporaines, il a contribué à déplacer les objets et les méthodes de la discipline.
Pour ceux qui y ont travaillé, le centre a surtout constitué un milieu intellectuel particulièrement stimulant : un lieu où l’anthropologie se construisait dans la discussion, dans l’enquête et dans la confrontation permanente entre théorie et terrain.
C’est en ce sens que l’on peut parler, à propos du Centre d’anthropologie des mondes contemporains, d’une véritable aventure intellectuelle.