Le travail, cet inconnu
On parle beaucoup du travail, mais finalement on le connaît mal. Il est omniprésent dans les discours politiques, managériaux et médiatiques. Pourtant, il reste rarement observé pour ce qu’il est réellement : une activité concrète, située, ajustée en permanence aux contraintes du réel.

Ce que le travail n’est pas
Le travail ne se réduit ni à un emploi, ni à un statut, ni à une fiche de poste. Il ne se confond pas avec les organigrammes, les procédures ou les indicateurs de performance.
Depuis plusieurs décennies, la sociologie du travail et l’ergonomie montrent que décrire le travail à partir de ce qui est prescrit revient à ignorer l’essentiel : ce que font effectivement les travailleurs pour que l’activité tienne. Les règles disent ce qui devrait être fait. Les procédures disent comment il faudrait faire. Les jugements donnent un avis sur l’activité. Le sens permet de saisir pourquoi on travaille. Mais le travail réel se déploie ailleurs.
Le travail réel : un écart structurel
La distinction entre travail prescrit et travail réel est aujourd’hui classique. Elle a été solidement établie par les travaux d’ergonomie et de psychologie du travail, notamment ceux de Pierre-Yves Leplat et prolongée par la clinique de l’activité développée par Yves Clot. Cet écart n’est ni marginal ni pathologique.
Il est constitutif du travail. Travailler, c’est en permanence :
- interpréter une règle générale dans une situation singulière,
- arbitrer entre des contraintes souvent contradictoires,
- compenser les angles morts de l’organisation,
- faire des choix qui engagent la qualité, la sécurité et le sens du travail.
Le travail réel est ce qui permet à l’organisation de fonctionner, sans toujours pouvoir être dit, reconnu ou évalué.

Une intelligence pratique largement invisible
Cette activité mobilise une intelligence discrète mais décisive : savoirs d’expérience, anticipations fines, connaissance des collègues, du terrain, des usagers… Il s’agit moins d’appliquer que d’ajuster, moins d’exécuter que de composer.
Dans une perspective plus large sur les pratiques ordinaires, Michel de Certeau a montré combien les individus développent des arts de faire pour s’approprier des cadres imposés. Sans être un sociologue du travail à proprement parler, ses analyses éclairent utilement la manière dont les acteurs transforment les règles dans l’action.
Or, dans de nombreuses organisations contemporaines, cette intelligence pratique est rendue invisible par les dispositifs de gestion, de reporting et d’évaluation individualisée.
Le travail comme espace de régulations
La sociologie du travail a également montré que le travail n’est jamais une simple exécution. Il est un espace de régulations locales, de compromis et de négociations implicites.
Les travaux de Jean-Daniel Reynaud sur la régulation sociale ont mis en évidence le rôle central des ajustements collectifs dans le fonctionnement des organisations. Le travail réel se construit ainsi dans un jeu permanent entre règles formelles et régulations informelles.
Dans la même perspective, Philippe Zarifian a montré que la compétence ne réside pas uniquement dans des qualifications formelles, mais dans la capacité à prendre en charge des situations, à interpréter, à décider et à coopérer.
Pourquoi tant de réformes échouent
Nombre de transformations du travail produisent des effets décevants, voire contre-productifs, parce qu’elles s’attaquent aux structures formelles sans partir de l’activité réelle. Réformer sans comprendre le travail réel, c’est prendre le risque de :
- déplacer les contraintes sans les résoudre,
- accroître la charge invisible,
- fragiliser les collectifs de travail,
- produire du désengagement ou du retrait.
Le travail résiste, non par conservatisme, mais parce qu’il repose sur des équilibres fragiles, construits au fil de l’expérience.
Redonner au travail sa place centrale
Prendre le travail au sérieux, ce n’est pas idéaliser le quotidien professionnel.
C’est accepter de le regarder au ras de l’activité, dans sa complexité ordinaire. Observer le travail réel permet de :
- comprendre les organisations de l’intérieur,
- reconnaître les compétences invisibles,
- redonner une place centrale aux collectifs,
- penser des transformations réellement soutenables.
Bref, le travail n’est pas réductible à ce qui est écrit dans les procédures. Il est ce qui se fait, chaque jour, pour que « ça marche ».
Pour aller plus loin : l’homme outillé travaille -t-il moins ?